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L’éducation est œuvre spirituelle

L’éducation est œuvre spirituelle

L’éducation s’adresse à ce qu’il y a de libre en chaque être humain — une dimension qui ne se réduit ni au biologique ni au psychologique. Le terme spirituel est ici compris comme ce qui renvoie à l’être, c’est-à-dire à une part de nous non déterminée, capable de vivre dans le présent, en dehors des projections du passé ou du futur.
L’éducation authentique vise cette capacité à être présent : courage, confiance, pardon, gratitude ne peuvent s’éprouver que dans cet instant qui échappe à la causalité. Pour cela, il faut distinguer la personnalité, changeante et influencée par le contexte, de l’essence, permanente, qui demeure au cœur des fluctuations intérieures.
Éduquer à la liberté consiste donc à donner aux enfants l’expérience de cette permanence, en s’appuyant sur la régularité du réel plutôt que sur les projections du psychisme. Cela exige des éducateurs une véritable éducation de l’attention
Guillaume Lemonde appelle ainsi à concevoir la formation des éducateurs comme une école de l’être, afin qu’ils puissent accompagner les enfants vers leur propre liberté.

L’éducation est œuvre spirituelle, si l’on comprend à travers ces mots le travail de préparer le corps et l’âme à accueillir l’être, c’est-à-dire ce qui, en nous est libre et ne se réduit ni au biologique, ni au psychique.

Évidemment, une telle formulation heurte le point de vue qui envisage la nature humaine comme exclusivement biologique et les affaires spirituelles comme de vieilles superstitions à rejeter avec leurs cortèges de gris-gris, de goupillons et d’incantations. Le mot spirituel est aujourd’hui à employer avec précaution…

Que signifie éduquer un être libre ?

Une telle formulation nécessite que nous précisions quelques éléments.

  • Le premier est que s’il n’existe en notre nature rien d’autre que le plan psychique et le plan biologique – l’un étant aujourd’hui assimilé à un effet de l’autre – il est nécessaire d’être conséquent et d’admettre que la liberté est une illusion. En effet, le corps biologique est déterminé par sa génétique et son environnement, et le psychisme, s’appuyant sur la réalité corporelle, l’est tout autant. Dans ce cas, la liberté est au mieux une expérience permettant d’oublier les déterminismes qui nous tiennent et nous ne pouvons attendre de l’éducation rien de plus que de former les enfants à se débrouiller avec ce que la vie détermine en eux. Ceci a été abordé précédemment. Nous avons même décrit les stratégies qui le permettent et vu comment elles nous trompent, puisqu’elles sont au service d’une liberté conditionnelle, et donc d’un enfermement.
  • Le second point à préciser concerne l’adjectif spirituel lui-même. Dire que l’éducation est une œuvre spirituelle prête à confusion, tant ce mot est aujourd’hui galvaudé — souvent réduit à une métaphysique obscure, étrangère à toute démarche de connaissance, ou encore cantonné à une pratique religieuse voire spirite. En réalité, laissons de côté toutes ces associations d’idée et convenons que ce terme désigne ici simplement ce qui, en nous, est premier : c’est-à-dire ce qui n’est pas déterminé, donc libre. En effet, le mot spirituel vient du latin spiritus, qui signifie souffle, et renvoie à ce qui vivifie, sans relever du plan matériel. Si cette part de nous existe, elle ne peut donc provenir ni du corps ni du psychisme, puisque ceux-ci sont pris dans la chaîne des déterminismes, prolongeant les contextes dont ils sont issus. Ce qui est libre en nous appartient à un autre plan, hors du temps chronologique — autrement dit, à ce qui échappe à la causalité.

La liberté comme expérience du présent

L’éducation est ainsi littéralement une œuvre spirituelle en ce qu’elle s’adresse à ce qui est libre dans l’enfant. Cela permet d’écarter toute connotation confessionnelle attachée au mot spirituel, puisque cette dimension libre ne saurait obéir à un système moral ni répondre à un besoin de croire.

Il est également possible de supprimer toute connotation spéculative, puisque l’enjeu est justement celui de la liberté. La liberté est une expérience concrète au cœur même de l’existence, une expérience que le psychisme ne peut faire qu’illusoirement.1

Le seul instant possible pour faire cette expérience ne peut être que dans l’interruption d’un enchaînement de causes à effets, dans ce moment suspendu où une cause n’a pas encore agit et où sa conséquence n’a pas encore pris forme. Ce moment impossible où tout peut basculer selon ce que nous choisissons, c’est le présent lui-même. Encore faut-il pouvoir vivre le présent, dégager l’espace intérieur qui permet de ne pas réagir à ce que la cause détermine en nous. Ainsi, vivre le présent demande un exercice d’attention afin de ne pas se laisser happer par le passé — ce que nous savons — ni par le futur — ce que nous espérons ou redoutons —. C’est à cette condition que nous découvrons que le présent est une réalité. Hannah Arendt évoque à ce sujet le « présent vécu». 2

C’est au présent que nous sommes courageux — alors même que tout s’y oppose, puisqu’il s’agit d’avancer sans se projeter dans un résultat escompté. C’est au présent que nous sommes confiants — même si le psychisme murmure mille raisons de ne pas l’être – puisqu’il s’agit de rester avec ce qui est, sans se laisser aveugler par ce qui pourrait arriver. C’est au présent que l’on aime sans rien attendre, que l’on pardonne sans calcul, que l’on éprouve de la gratitude envers la vie, quelles que soient les circonstances. Tout cela — aimer, pardonner, remercier, faire confiance — ne peut se vivre que dans le présent.

Distinguer essence et personnalité

Ces précisions nous permettent d’affirmer que la question de savoir comment un enfant devient libre est donc avant tout une question ontologique : sommes-nous un produit de la nature qui, en suivant un déterminisme contextuel, aurait atteint la conscience par complexification ? Ou bien une essence première, libre, à l’origine d’un corps et d’un psychisme qu’elle vient habiter ? Un enfant est-il un produit à former (une personnalité), ou un avenir à accueillir (un être) ?

L’existence exige que ces deux propositions soient tenues ensemble : c’est parce que nous existons dans le temps – ce qui conduit naturellement notre conscience à être captive du passé (de ce que l’on sait) et du futur (de ce que l’on prévoit) – que nous avons le choix d’essayer d’amener notre attention au présent. Être libre implique la possibilité de ne pas l’être – faute de quoi ce serait une liberté factice puisque assurée et donc déterminée elle aussi.

Mais si la science expérimentale connaît bien notre nature biologique et psychologique, elle est impuissante à prouver l’existence de ce qui est libre en nous. Car prouver un phénomène exige d’en identifier les causes déterminantes, si bien que nous ne pouvons prouver que ce qui est déterminé.

Vouloir mettre en évidence le plan de l’être, c’est-à-dire le plan spirituel, par une expérimentation est donc un non-sens. Ce plan ne peut pas être prouvé, mais seulement éprouvé — en s’exerçant à approcher le présent avec une attention véritable. Pour le psychisme, le plan de l’être est une idée à laquelle il associe des contresens et des interprétations à l’envers de cette réalité. Pour lui, le courage, la confiance, le pardon ont toujours une raison cachée et un bénéfice à espérer. Pour le psychisme jamais rien n’est gratuit et devant un acte libre, il voit de la naïveté, de la bêtise et même éventuellement un danger pour l’ordre établi, une transgression, voire une provocation. Le psychisme ne peut concevoir une pratique sans une doctrine à suivre ou une morale à respecter.

S’appuyer sur le réel

Mais pour que la différence entre ce qui relève de la personnalité et l’être ne reste pas abstraite pour le lecteur, remarquons que nous pouvons avoir de nous-mêmes deux formes de conscience.

La première, celle du quotidien, fluctue au fil des moments. Nous nous sentons plus ou moins bien, plus ou moins tranquilles, traversés par des sentiments agréables ou pénibles, par des pensées claires ou confuses. Cet aspect de nous, tributaire des circonstances, c’est notre personnalité. Elle est ce qui, en nous, change. Nous ne sommes pas dans la même disposition selon les lieux, les heures, ou les personnes que nous rencontrons. Le contexte détermine en nous un vécu particulier. Ainsi, à chaque fois que nous nous tournons vers le passé pour comprendre qui nous sommes, pour expliquer notre manière d’agir ou de réagir, c’est à notre personne que nous donnons la parole. Nous donnons la parole à ce qui n’est pas libre en nous et les raisons que nous trouvons à nos comportements, à nos ressentis, à nos convictions, sont sur ce plan-là.

« Je ne peux pas te faire confiance, car il s’est passé ceci… » Je suis déterminé par ce qui s’est passé. « Je ne peux pas réaliser ce rêve, car je n’en ai pas les moyens ». Je suis déterminé par mes projections.

Or, dans son impermanence déterminée par le contexte notre personnalité aspire à la permanence : elle cherche à maintenir les sentiments au beau fixe, à stabiliser l’estime de soi, à faire durer le bien-être. Mais les stratégies qu’elle élabore pour se sentir libre du contexte sont vouées à l’échec, car elles dépendent de conditions extérieures et sont donc non libres. 

Et puis, au cœur de chaque instant — même les plus difficiles — une autre conscience est là, souvent inaperçue. Une présence qui veille. Elle ne juge pas, ne compare pas, ne s’attache à aucun détail de la situation. Elle est dans l’épreuve ce qui n’est pas altéré par l’épreuve. Elle est la permanence de soi au milieu de ce qui change. Elle était déjà là lorsque nous avions deux ans, dix ans, vingt ans.

Pour évoquer cette permanence, Maître Eckhart parle d’une porte qui s’ouvre et se ferme : les planches bougent, mais la charnière demeure immobile. Les planches qui bougent représentent notre moi existentiel, celui de notre personnalité, tandis que la charnière symbolise l’essence de l’être.3 Le psychisme pourrait croire reconnaître en cette permanence l’activité de la raison qui se saisit des lois du monde — mais notre être n’est pas raisonnable : il ne met pas, comme la raison, les événements à distance pour les analyser. Il est présent à l’expérience. Il est la stabilité au cœur des sentiments tourmentés, la contemplation au milieu du chaos, la confiance dans le vide qui ferme l’horizon, la persévérance sur le chemin. Il est avec ce qui se présente, sans se laisser emporter par les projections du psychisme : peurs, espoirs, préjugés ou nostalgies. Il habite le psychisme en ramenant l’attention au présent.

Une école de l’attention et de la présence

Si nous voulons éduquer les enfants à la liberté, il est donc essentiel de leur faire vivre l’expérience d’une véritable permanence — celle d’une réalité qui ne dépend pas des fluctuations du sentiment ou du désir.

Comme l’être de chacun se manifeste au présent de ce qui est, tandis que le psychisme nous projette ailleurs – dans les résonances que provoque l’instant et les scenarii qu’il nous souffle – c’est en nous appuyant sur la structure même du réel — la régularité des rythmes de la vie, l’ordre du monde, la réalité des faits — que nous pouvons faire vivre aux enfants cette permanence salutaire. Nous verrons comment.4 Mais ce ne peut être en nous laissant guider par nos sentiments, aussi précieux soient-ils, ni même en nous fondant sur nos valeurs, qui, elles aussi, portent la marque de nos conditionnements.

Il nous revient donc, en tant qu’adultes, de nous ouvrir au réel, d’apprendre à le rencontrer, c’est-à-dire à ne pas le recouvrir de nos projections. Pour éduquer les enfants à la liberté et leur permettre d’advenir à eux-mêmes, nous avons donc à nous exercer à nous éduquer nous-même à la liberté : c’est-à-dire à ramener notre attention au présent et nous exercer à être présent à nos sentiments, à nos jugements, à nos représentations et à nos perceptions.

Nous avons besoin d’une véritable éducation de l’éducateur, conçue avant tout comme une école de l’attention. Il ne s’agit pas de perfectionner une posture, mais d’exercer une disponibilité. Car l’attention véritable n’est pas une vigilance cognitive : elle n’est pas un perfectionnement psychique, mais s’ajoute au psychisme et à ses automatismes.

Il ne s’agit pas d’imposer aux éducateurs une charge de travail supplémentaire sur un emploi du temps déjà dense, mais de déplacer le centre de gravité de la formation : passer d’un apprentissage tourné uniquement vers le « faire » à un exercice de « l’être » — être avec soi, avec l’enfant et avec le réel. 

BIBLIOGRAPHIE : 

  1. À paraître en septembre 2025 : COMMENT L’ENFANT DEVIENT LIBRE, TOME 1, Cahier de la démarche Saluto, Coll. Pédagogie, 30 pages. ↩︎
  2. Hanna Arendt,LA CRISE DE LA CULTURE, introduction. ↩︎
  3. Maître Eckhart, Traité du Détachement, dans DU DÉTACHEMENT ET AUTRES TEXTES, éditions Payot & Rivages, 1995. ↩︎
  4. À paraître en novembre 2025 : COMMENT L’ENFANT DEVIENT LIBRE, TOME 2, Cahier de la démarche Saluto, Coll. Pédagogie. ↩︎

Guillaume Lemonde

Après des études de médecine à Lyon et un poste d’assistant à la clinique Ita Wegman en Suisse, il découvre la pédagogie curative et la sociothérapie, alliant la pédagogie et la santé. Pour lui, la question de toujours est d’offrir l’espace et les moyens permettant à chacun de devenir acteur de sa vie. Comment la rencontre peut-elle devenir un espace permettant un réel changement, alors que tout semble bloqué ? Quelle écoute, quelle présence offrir ? Il ouvre un cabinet en Allemagne où il poursuit ses recherches dans le cadre de l’éducation spécialisée, puis en Suisse où il collabore avec plusieurs institutions de sociothérapie et de pédagogie curative. À partir de l’étude des grands chapitres de la pathologie humaine, il met en évidence quatre étapes de la présence à soi et au monde (1995) et développe à partir de cette recherche la Salutogénéalogie (2007) et la Démarche Saluto (2012). Il établit depuis lors des ponts avec différentes approches, comme la psychothérapie humaniste et l’analyse transactionnelle. Il est inspiré par les écrits de Simone Weil, Jacques Lusseyran, Rudolf Steiner, Sénèque, Marc Aurèle, Schiller, Goethe, Antoine de Saint Exupéry, Reiner Maria Rilke, etc.

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