Symbolique de la nouvelle année
Au début de chaque nouvelle année, nous sommes invités à partir « du bon pied ». C’est une expression qui remonte à un symbolisme profond, pour parler du nouvel an.
Cet article vient remettre à jour la symbolique de la nouvelle année. Ici, Jean-Noël André et Christan Roy parcourent les différentes traditions culturelles, faisant paraître toute la richesse de traditions dont malheureusement, nous perdons souvent la conscience. A l’heure où nous échangeons nos vœux, un éclairage bienvenu.
Le mois de janvier se réfère à Janus (du latin janua, « porte »), dieu romain des seuils ; il est représenté avec deux visages opposés, regardant d’un côté l’entrée, de l’autre la sortie, la fin et le début d’une année. La porte est un entre-deux, un passage à franchir, qui maximise le favorable, augure du bien et évite ce qui peut verser dans le déclin, le chaos, l’échec. Il est donc important de ne pas trébucher sur le sol, de commencer par le bon pied : il s’agit du pied droit, qui mène droit au but, évitant les tours et détours liés au côté gauche (sinister en latin).
Tout commencement est un monde avec une temporalité différente de celle du temps qui s’écoule régulièrement, chronos. La fraîcheur, la vitalité de tout ce qui commence est universellement canalisée par le premier jour de l’année. Il s’insère dans notre temps courant à la faveur d’un début de calendrier. C’est une sorte de microcosme en un jour du cycle annuel qui recommence. On met toutes les chances de notre côté dès le premier jour, on fait le ménage la veille —on jette le vieux, on règle nos dettes, on apaise nos querelles, etc— on s’organise pour se visiter les uns les autres avec de beaux habits, nous faisons des vœux pour multiplier la générosité du temps au maximum, pour la diffuser dans tous nos rapports sociaux dans un cercle vertueux, chacun donnant à tout le monde.
On émule la générosité de la Vie en se donnant des douceurs, des sucreries ou de l’argent, les étrennes. En Chine, les aînés donnent des enveloppes rouges, signe de la vitalité du sang et de la force du soleil, en gage de la prospérité espérée.
Ces traditions aujourd’hui sont souvent détachées de leur contexte ; nous ne voyons plus qu’il s’agit d’un ensemble cohérent et sacré.

Les dates du Nouvel An
C’est assez récemment qu’on a déplacé la date du Nouvel An au 1er janvier. En France, c’est au XVIe siècle, mais les coutumes de nouvel an se sont longtemps perpétuées loin des grands centres. Par exemple, le poisson d’avril au départ se moque gentiment des retardataires observant encore l’ancien calendrier dans les campagnes, en faisant écho à des coutumes d’inversion sociale associées à la veille du jour de l’an. En Amérique, beaucoup de Premières Nations fêtent encore le nouvel an au printemps : j’en veux pour exemple une cérémonie vécue avec Nicole O’Bomsawin, anthropologue abénaquise, soit un rituel effectué avec des herbes amères, du persil, pour purifier, accepter toutes les choses qui n’ont pas pu être totalement digérées l’année précédente, en guise d’invitation à laisser derrière soi la vieille année en tournant dans le sens contraire des aiguilles d’une montre ; ensuite en tournant dans l’autre sens montre selon des pas de danse, au son du tambour, afin d’entrer du bon pied dans la nouvelle année, avec l’espérance que les choses vont se placer sous ce bon augure marqué en dégustant quelque chose de doux.

Le même principe préside au Naw Ruz, ‘Nouveau Jour’ de l’année commençant avec l’équinoxe de printemps dans la culture iranienne depuis ses origines. Il y perdure bien que l’islam ait adopté un calendrier uniquement lunaire (d’où le symbole du croissant pour cette religion) afin qu’il soit aussi détaché des saisons que son nouveau rapport au Créateur ; ainsi, c’est purement l’histoire sainte qui régule le calendrier religieux officiel, le rapport au transcendant dictant un rythme astronomique indépendant de ceux de la vie terrestre.
Les fêtes du Nouvel An persan s’étalent sur cinq jours, ce qui correspond à la période intercalaire de cinq jours que l’on trouve dans maintes traditions entre l’année solaire de 365 jours et quart (durée de la révolution de la terre autour du soleil) et l’année lunaire de 360 jours (douze mois d’environ trente jours).
Les calendriers solaire et lunaire sont conjugables mais pas superposables malgré leurs durées presque égales. Leur coexistence avec ou sans coordination dans la plupart des cultures ne peut que laisser un certain battement entre les deux, comme s’il y avait du jour à la jointure entre l’année qui se termine et celle qui va commencer. Ceci ne fait qu’accentuer le caractère de seuil de la nouvelle année qui ne s’enclenche que quelques jours après la fin de la précédente.
Un passage périlleux
Ces jours instables de fin d’année forment une parenthèse périlleuse dans le calendrier, car on ne sait pas ce qui peut passer par sa charnière entrouverte à la porte de l’année. C’est pour cela qu’il faut prendre des précautions contre ce qui est mauvais, les résidus de l’ancienne année ou ce qui vient d’une autre dimension parallèle, pouvant s’insinuer dans le nôtre durant cette période liminale. Par exemple, en Chine, il convient traditionnellement de conjurer les petits êtres à une seule jambe qui se cachent dans une bambouseraie. On s’habille richement pour montrer que l’on n’a pas de vulnérabilités, de trous par lesquels ces petits démons pourraient passer à l’occasion de la nouvelle année. C’est là un bon exemple du côté dangereux de ce passage lié à un décalage entre l’année solaire et l’année lunaire, durant 5 jours quand on la calcule pour en donner 360 et 12 jours quand on l’estime à 354 jours. Ce dernier cas est à l’origine des Douze Jours de Noël séparant la Nativité de l’Épiphanie, la Nativité le 25 décembre ayant repris bien des attributs du solstice d’hiver le 21. On peut en effet constater l’analogie symbolique entre le soleil visible et le Soleil de Justice, c’est-à-dire le Verbe d’avant les siècles, dont il est dit dans le prologue de l’Évangile de Jean que « la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée ». Il est édifiant de le rappeler au moment de l’année le plus sombre, celui où les jours vont donc commencer à allonger comme par miracle.

Alternance et renouveau, de nouvel an en nouvel axe
Ces exemples tirés des coutumes du Nouvel An nous démontrent comment la symbolique se manifeste à la jointure entre le visible et l’invisible, la terre et le ciel, telle la couronne faisant le lien entre les deux, et dont l’aspect dentelé, lié à un pourtour de rayons, évoque une vitalité solaire dirigée vers le ciel et rejaillissant sur terre. Le sens de la royauté, liant « rex » et « recta » en latin, se rapporte à la figure de celui qui se tient droit, qui instaure un nouvel ordre, qui permet que les choses tombent à leur place avec un maximum de vitalité. Le roi et le nouvel an, c’est donc un peu la même chose, comme le suggère opportunément la Fête des Rois qui vient rétablir l’ordre du monde après le chaos de la Fête des Fous et autres défoulements de fin de l’an.
Dans bien des sociétés, on remplaçait le chef, le roi à la fin de l’année car lui-même incarnait l’année. On se demande alors si on doit le remplacer : sera-t-il assez fort pour faire face aux défis d’une nouvelle année et lui conférer sa vigueur ? Pour s’en assurer, il fallait souvent qu’il affronte un rival ; de la sorte, s’il remportait la victoire, il continuait à représenter la vitalité et l’ordre en place, ou alors c’était le rival qui prenait sa place dans cette fonction axiale. On la retrouve dans les anciennes cartes de vœux de nouvel an, où l’année écoulée était souvent représentée par un vieil homme coupant avec une faux (attribut de Saturne/Chronos) ce qui est prêt à finir, tandis qu’un petit bébé représentait l’année nouvelle. Ici aussi, nous sommes frappés par une profonde homologie entre les récits bibliques et la symbolique des solstices et du nouvel an. Dans les deux cas, le Commencement (c’est-à-dire le Principe, le Prince, …le jeune Roi !) remplace le Temps. Il s’y insinue comme un autre axe du temps, vertical plus que cyclique.
Dans la dimension chrétienne, on parle de quelque chose qui est au-delà du flux de croissance-décroissance, de ce qu’on attend pour vivre dans ce monde. On montre un autre axe de croissance qui part de la lumière incréée afin de transfigurer les personnes créées, indépendamment des exigences d’une survie individuelle impersonnelle dans la durée. Il y a dans la liturgie orthodoxe de la Nativité un couplet qui fait référence aux rois mages, ces astrologues adorateurs des astres, « guidés par l’astre pour T’adorer ô toi le soleil de justice, l’Orient venant des hauteurs » ; il s’agit précisément ici de cette lumière même qui vient de l’espace incréé, plutôt que du soleil visible qui croît et décroît d’un solstice à l’autre. Ce soleil intérieur en revanche est toujours là et on peut avoir accès lorsqu’on se dirige vers l’abaissement total dont le Christ nous donne l’exemple, dans une dimension qui est indifférente aux succès ou aux échecs de notre vie ou de notre survie, telle qu’elle nous est montrée par le Christ. Par cette croissance sur un autre axe, avec un dépouillement du « centrement » sur soi, on entre dans un autre soleil, un autre centre du monde et de soi-même dans l’Incréé. Les différents sens se superposent et s’expriment l’un par l’autre si nous sommes éveillés à cette vie symbolique perceptible à même nos sens naturels, particulièrement aux moments forts du cycle de l’année qui font appel à elle.

Cet article est un extrait d’un apport plus long recueilli au cours d’un cercle symbolique qui s’est réuni à Neuville (Québec-Canada en janvier 2025). De nombreux aspects symboliques y sont évoqués, constituant une matière très riche, notamment sur le plan cosmique. Le texte peut être consulté en cliquant ici
Jean-Noël ANDRE
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