La personne humaine au défi de la révolution numérique
Avant l’été, le pape Léon XIV publiait sa première encyclique, Magnifica humanitas. Alors que l’intelligence artificielle bouleverse en profondeur tous les domaines de la vie sociale — éducation, économie, politique, santé, vie affective… — et cela à une vitesse inouïe, cette longue lettre apporte une réflexion qui permet de prendre du recul face à l’ampleur de cette révolution et à ses conséquences.
Le choix du nom de Léon XIV fait référence à son prédécesseur Léon XIII, dont l’encyclique Rerum novarum avait marqué le début de la doctrine sociale de l’Église, au moment où la révolution industrielle bouleversait le monde à la fin du XIXe siècle. Déjà, le progrès technique pouvait servir les intérêts des puissants et réduire les ressources humaines à de simples moyens de produire toujours plus et toujours plus vite.
Aujourd’hui, la technologie a investi tous les secteurs, au service de l’efficacité, de la performance, du contrôle et du profit. L’être humain, avec sa finitude et ses fragilités, pourrait alors apparaître comme un obstacle à un monde idéal où les problèmes seraient confiés à des machines rationnelles et supposées sans défaut.
Le pape Léon XIV ne se pose pourtant pas en censeur du progrès. Il ouvre plutôt à une profondeur éthique, pour une mise en acte du contenu de la vision chrétienne de la personne humaine dans le concret de la vie sociale.

De Babel à Jérusalem : deux visions de société
Pour introduire sa réflexion, le pape s’appuie sur deux récits symboliques de l’Ancien Testament : la construction de la tour de Babel dans le livre de la Genèse et la reconstruction des murs de Jérusalem dans le livre de Néhémie.
À Babel, les hommes veulent construire une ville et une tour « dont le sommet pénètre les cieux ». Une seule langue, une seule direction, une volonté d’hégémonie et d’autosuffisance : cette recherche d’une puissance sans limite conduit finalement à la confusion et à la dispersion. La dignité des personnes est sacrifiée au nom d’un projet qui prétend atteindre le ciel par ses propres moyens.
Chez Néhémie, au contraire, c’est dans une période de grande vulnérabilité, après l’exil et la destruction d’Israël, que la population se rassemble pour reconstruire les murs de Jérusalem. L’initiative est collective et s’appuie sur la diversité et la responsabilité de chacun. Avant même de reconstruire les murs, il s’agit de restaurer les liens.
Deux modèles apparaissent ainsi : celui d’une puissance qui cherche l’uniformité et l’autosuffisance, et celui d’une construction commune fondée sur la relation, la communion et la diversité.

La personne humaine au cœur du développement
Le pape rappelle ensuite les fondements de la doctrine sociale de l’Église, qui place la dignité de la personne humaine et la relation au cœur de toute activité sociale et économique.
Plusieurs principes restent particulièrement actuels :
- Le bien commun reconnaît la dignité de chacun et rappelle que les biens doivent bénéficier à tous.
- La destination universelle des biens limite notamment le caractère absolu de la propriété privée : l’eau, l’air, la terre et les ressources naturelles ne peuvent être confisqués par quelques-uns au détriment du plus grand nombre.
- La subsidiarité invite à la responsabilité et à la coresponsabilité plutôt qu’à une gouvernance uniquement verticale.
- La solidarité fait de l’autre un frère.
- La justice sociale doit guider les comportements personnels, sociaux et politiques.
Le pape insiste également sur la notion de développement intégral : il ne peut être réduit à la seule croissance économique. Il doit prendre en compte toute la personne, les peuples et la nature, dans leurs dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, avec le souci de la Maison Commune et de la diversité des peuples.
C’est à partir de ces fondements qu’il aborde les défis posés par le développement des technologies numériques.
L’intelligence artificielle ne peut remplacer l’intelligence humaine
Le risque, souligne-t-il, est que la technique transforme la création en objet d’exploitation et les personnes en simples rouages d’un système toujours plus performant.
Il appelle donc à une véritable maturation éthique et sociale, qui suppose de s’interroger sur la vision de l’être humain qui accompagne la révolution technologique.
Il met notamment en garde contre la confusion entre intelligence artificielle et intelligence humaine :
« Il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine : les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences. »
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir ce que les machines peuvent faire, mais de savoir ce que nous voulons devenir.
Le pape met ainsi en garde contre un paradigme technocratique qui ferait de l’efficacité la mesure de toute chose :
« Lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion. »
La fragilité et la finitude ne sont pas des défauts à éliminer. Lorsqu’elles sont acceptées dans la vérité, elles peuvent au contraire ouvrir à la relation, à la reconnaissance de l’autre et à Dieu.

L’attention à l’autre, signe d’une civilisation
Dans cette perspective, la culture et l’art jouent un rôle essentiel. Ils peuvent préserver ce qui demeure profondément humain et empêcher la banalisation du mal. Le pape évoque notamment la Neuvième Symphonie de Beethoven, Guernica ou encore La Liste de Schindler, autant d’œuvres qui portent un désir d’unité, dénoncent la déshumanisation ou entretiennent la mémoire.
Il revisite également des questions fondamentales comme l’éducation, qui ne devrait pas viser uniquement l’accumulation de connaissances mais conduire à la sagesse, ainsi que la communication et son rapport à la vérité.
Le travail est lui aussi interrogé. Face au risque de sa disparition ou de sa transformation par l’automatisation, il doit être repensé comme un lieu d’épanouissement des capacités de création et de relation de la personne.
Enfin, l’encyclique aborde la question du pouvoir et de la course à la puissance technologique. Elle dénonce une culture de la force et la compétition entre puissances qui cherchent à conserver ou à conquérir leur suprématie.
« La Babel moderne n’est pas seulement le paradigme technocratique mondialisé, mais aussi l’affrontement à distance entre des impérialismes opposés, entre des puissances qui veulent conserver leur suprématie et celles qui aspirent à la conquérir. »
Sont également évoquées les nouvelles formes de colonialisme liées notamment à l’appropriation des données personnelles, qui transforment les vies en informations exploitables, ainsi que la banalisation de la guerre.
Reprendre le fil d’une société où l’humain ne se résigne pas
L’écho de cette encyclique est à la mesure de la question qu’elle pose. Elle constitue une prise de hauteur éthique qui ne concerne pas seulement les chrétiens, mais l’ensemble de la société.
Il s’agit de reprendre le fil d’un monde où la personne ne se résigne pas à être réduite à une donnée, à une fonction ou à un élément d’un système à optimiser.
Thierry Breton, ancien commissaire européen au marché intérieur et acteur particulièrement exposé aux enjeux du développement technologique, résume ainsi la portée du texte :
« L’encyclique Magnifica humanitas arrive à un moment de vérité. Nous sortons d’un cycle où la fascination pour la technologie a trop souvent tenu lieu de pensée, y compris en politique. »
Et il poursuit en soulignant que le pape ne parle pas d’abord des machines, mais de l’Homme, de sa fragilité, de sa liberté et de sa vocation à la relation.
C’est sans doute là l’interpellation essentielle de cette encyclique : qui décide ? Pour quoi faire ? Au nom de qui ?
Derrière la puissance croissante des algorithmes et de l’intelligence artificielle se joue en réalité une question profondément humaine : voulons-nous orienter ces technologies par le seul profit et la recherche de performance, ou les mettre au service d’une conception exigeante de la personne, du droit et de la démocratie ?
Comme acteurs culturels, ou comme artistes, ces questions nous concernent. D’une part la révolution numérique imprègne tous les aspects de la vie, et n’épargnent pas le monde artistique. D’autre part l’art et la beauté peuvent être un levier puissant d’éveil des consciences, de résistance, et d’ouverture à un autre imaginaire.
Claire FABRE
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