Ce n’était pas qu’un projet artistique
A l’heure où en France, les restrictions de financements dédiées à l’art et à la culture sont devenues comme une évidence, il est bon d’entendre cet écho venu de nos cousins québécois. Alain Rayes, ex-maire de Victoriaville, témoigne de ce qu’a apporté la création d’un centre de diffusion culturel dans la ville de 50 000 habitants qu’il administrait. Ce lieu s’est avéré être un levier de revitalisation urbaine, économique et identitaire. Une invitation pour tous les élus et administrateurs à regarder la culture non pas en tant que telle, mais dans une vision d’ensemble de la cité ! Un article à partager sans modération !
On entend souvent que la culture coûte cher, rarement qu’elle rapporte.
Pourtant, si nous voulons que la culture québécoise rayonne, il faut d’abord cesser de la traiter comme une dépense à justifier et commencer à la considérer pour ce qu’elle est dans son entièreté.
Sans conteste, son fondement est la création et son effet, l’épanouissement humain. Mais nous aurions tort de nous arrêter là. Il faut aussi considérer l’activité qu’elle génère, son effet sur notre qualité de vie et son poids social et économique. C’est de ce dernier aspect que je veux parler ici.
La réflexion n’a rien de théorique. C’est un cas vécu.
Il y a maintenant 10 ans, Victoriaville, ville de 50 000 habitants du Centre-du-Québec, inaugurait le Carré 150, un centre de diffusion culturel multifonctionnel devenu un levier de revitalisation urbaine, économique (eh, oui !) et identitaire.

Le projet était dans les cartons depuis plus de 40 ans. Pendant tout ce temps, les administrations municipales, les intervenants du milieu culturel et les gens d’affaires ont tenté, sans succès, de doter la ville de véritables infrastructures culturelles.
Lorsque j’ai été élu maire en 2009, le projet faisait partie de ces rêves collectifs que tout le monde appuie pieusement jusqu’au moment de signer le chèque. Le conseil a alors fait le choix de voir les choses autrement. Non pas en abandonnant l’idée, mais en changeant radicalement la façon de la porter.
Briser le mythe
Pendant des années, le projet a été porté par les leaders du milieu culturel. Et chaque fois, le même réflexe des décideurs : « C’est une dépense. » Le nouveau conseil qui m’entourait, lui, a choisi d’en faire un projet de développement économique.
Dès le départ, nous y avons associé le milieu des affaires en nommant à la présidence de l’organisme diffuseur chargé de structurer le projet une personnalité d’affaires influente et philanthrope reconnue. Sa participation envoyait un message clair : ce n’était pas qu’un projet artistique.
Les artistes et le milieu de l’éducation étaient à la table, bien sûr. Mais les entrepreneurs aussi, donc. Et le discours a changé.
Nous avons positionné le Carré 150 comme la pierre angulaire de la revitalisation du centre-ville. Un lieu vivant. Un espace rassembleur. Un moteur pour les restaurants, les commerces, l’hôtellerie. Un générateur d’emplois directs et indirects.

C’est en parlant d’emplois, d’attractivité et de vitalité économique que le projet a débloqué. Et un détail qui n’a surtout rien d’anodin : les subventions ne sont pas venues du ministère de la Culture, mais du ministère des Affaires municipales du Québec et de Développement économique Canada. Pourquoi ? Parce que nous avions réussi à démontrer que ce centre culturel était un levier structurant pour l’économie locale et la revitalisation urbaine.
Bien plus qu’un bâtiment
Au-delà des retombées économiques, j’ai compris une chose essentielle : un lieu culturel, c’est un lieu de rassemblement. Autrefois, dans nos villages, le parvis de l’église jouait ce rôle. On s’y retrouvait. On y partageait des moments forts. On y construisait des liens.
Aujourd’hui, les lieux culturels remplissent cette fonction. On y vit des émotions ensemble. On y découvre des artistes d’ici et d’ailleurs. On y débat, on y réfléchit, on y crée. On y construit notre identité collective.
Dans nos municipalités, lorsqu’il est question de construire un aréna, un terrain de baseball ou une piscine, le débat porte rarement sur le principe. On comprend instinctivement que ces infrastructures ne s’autofinanceront pas. Elles coûtent cher. Et pourtant, on les finance. Parce qu’on les voit comme des investissements collectifs en santé, en jeunesse, en qualité de vie.

Pourquoi la culture serait-elle traitée différemment ? Un centre culturel ne s’autofinance pas. Une bibliothèque non plus.
Mais ces lieux créent du lien social, soutiennent des emplois, dynamisent les centres-villes et renforcent le sentiment d’appartenance. Ils sont aussi essentiels à la vitalité d’une communauté qu’un aréna.
Victoriaville n’a rien d’exceptionnel. Ce n’est ni une métropole ni un cas unique. Si une ville moyenne peut transformer un projet culturel en moteur économique et identitaire, c’est que cette approche peut inspirer des projets ailleurs.
La question pour le Québec n’est donc pas de copier un modèle précis, mais de changer de regard. Il faut considérer la culture au même titre que nos installations sportives ou nos parcs industriels.
Aujourd’hui, le Carré 150 est plein. Le centre-ville est animé. Les retombées sont observables.
Ce que cette expérience m’a appris est simple : la culture cesse d’être perçue comme une dépense lorsqu’on arrête de la regarder uniquement avec une calculatrice.
La vraie question n’est pas combien coûte la culture.
La vraie question est si nous avons la maturité collective – et le courage politique – de reconnaître tout ce qu’elle nous rapporte.
Cet article a été publié le 5 mars 2026 dans le journal La Presse, diffusé au Canada. Il est reproduit dans ce site avec l’aimable autorisation du journal, que nous remercions.
Alain Rayes
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