Logo La Beauté au coeur

retour

Faire circuler la vie

Faire circuler la vie

Pour Laurence Gauthier-Bouche, la circularité nous invite à regarder autrement ce qui nous entoure. Une matière oubliée, un objet délaissé ou un savoir-faire peuvent devenir le point de départ d’une nouvelle histoire.
Au-delà des matières et des modèles économiques, la circularité interroge notre rapport au temps. La pensée linéaire nous pousse à avancer, à produire davantage, à chercher sans cesse la nouveauté.
Elle valorise la croissance, l’accélération et l’accumulation. Mais que devient ce qui ralentit ? Ce qui vieillit ? Ce qui n’est pas immédiatement productif ? Ce qui a besoin de temps pour mûrir ?
Le vivant, lui, ne progresse pas en ligne droite. Il alterne les phases de croissance et de repos, de création et de décomposition, de transmission et de renouvellement.
Appliquée à nos sociétés, cette vision invite à reconsidérer ce que nous appelons richesse. Peut-être ne s’agit-il pas toujours de produire plus, mais de mieux faire avec ce qui existe.

On va droit dans le mur !

Je suis frappée par le nombre de fois où nous entendons cette phrase …

Produire, consommer, jeter. Croitre, accélérer, accumuler. Depuis des décennies, nos modèles économiques occidentaux se construisent sur une trajectoire linéaire, comme si les ressources étaient inépuisables, le progrès nécessairement continu et les rebuts, les déchets, une conséquence inévitable de notre développement. Si on fonce tout droit, et de plus en plus vite, en perdant tout contrôle, il est inévitable que nous percutions un obstacle, de manière plus ou moins tragique selon où et comment l’on vit.

Le vivant nous enseigne une autre logique. Rien ne s’y perd tout à fait. Ce qui meurt nourrit ce qui naît. Ce qui semble achevé devient parfois le commencement d’autre chose. Les feuilles mortes à chaque saison automnale, se décomposent, enrichissent la terre et nourrissent les pousses à venir. Rien ne circule en vain : chaque élément peut contribuer à un nouvel équilibre, à une autre forme de vie. Les cycles naturels nous rappellent que la richesse ne réside pas seulement dans la production de nouvelles ressources, mais dans notre capacité à faire circuler, transformer et renouveler ce qui existe déjà.

Ce constat m’a conduit à m’engager dans la circularité et à créer l’association Matières à Relier qui se dédie à la valorisation locale des matières résiduelles issues des entreprises : il nous faut passer à d’autres process, d’autres liens, celle des matières, bien sûr, mais aussi celle des idées, des savoir-faire et des relations humaines, et repenser la valeur. Pas uniquement la valeur « ajoutée » mais plutôt la valeur « révélée » par d’autres regards.

Un exemple en Bourgogne : Mathisse Dalstein, ébéniste d’art, engagé avec Emmaus Dijon

Dans le cadre de son partenariat avec Emmaüs, Mathisse Dalstein, ébéniste d’art, puise la matière obsolète, ressource première de ses créations, au centre de tri de Norges-la-Ville. De cette collaboration est né le projet « Emmaüs UP », fruit d’une volonté commune d’inscrire les compagnons d’Emmaüs dans un projet collaboratif, créatif et éthique, porté sur la valorisation des matières, des techniques et des Hommes.


L’objectif est d’apporter aux compagnons un regard différent sur la ressource à laquelle ils se confrontent au quotidien. Prendre soin des matières et de ceux qui les servent ou s’en servent est à l’origine de sa démarche. Sous forme d’atelier, « Emmaüs UP » déroule un processus de création, de la conception à la réalisation d’objets, et permet aux compagnons d’être acteurs dans chacune de ces étapes. Partager des connaissances et des compétences tout en valorisant l’imagination de chacun, voici le sens et la volonté du projet « Emmaüs UP ».

En vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=BZt0Tb4fKus

Réapprendre à regarder ce qui est déjà là

Dans nos territoires, des ressources sommeillent. Des stocks de matières inutilisées, des chutes de production, des objets délaissés, des savoir-faire qui se perdent, des idées qui n’ont pas trouvé leur chemin. Ces richesses sont souvent invisibles parce qu’elles ne répondent plus à un usage, à un marché ou à un besoin identifié.

Pourtant, ce qui n’a plus de valeur pour l’un peut devenir une ressource pour l’autre. Une chute de métal peut inspirer un artisan, les fils de bourrage issus de la production de chaussettes peuvent devenir des matériaux isolants au même titre que la paille, une compétence ou un talent trouver une nouvelle utilité dans un autre environnement. Ce qui ne se fait pas du tout aujourd’hui, bien difficile de changer de secteur d’activité !

Ne pas tourner en rond non plus…

La circularité commence donc par un changement de regard et de la créativité : ne plus considérer les choses uniquement pour ce qu’elles sont aujourd’hui… Le « et si ? » qui ouvre des voies, en prenant le risque de l’inattendu, en harmonie avec l’imprévisible.
Cette intuition rejoint la pensée de François Jullien1 et sa notion de dé-coïncidence : créer un écart avec ce qui semble aller de soi, se dégager des usages établis et des évidences. Une matière n’est pas condamnée à l’usage pour lequel elle a été conçue ; une idée n’est pas limitée à sa formulation initiale ; un savoir-faire peut trouver à s’exprimer dans un tout autre contexte. Il faut parfois déplacer le regard, faire un pas de côté, pour que surgisse ce que nous n’avions pas d’abord imaginé. C’est dans cet écart, dans cette disponibilité à l’inattendu, que la circularité prend toute sa dimension créative : non pas reproduire indéfiniment un cycle, mais laisser émerger du nouveau à partir de l’existant.

Des boucles locales pour une économie plus robuste

Cette mise en mouvement ne peut pas reposer sur la seule bonne volonté individuelle. Elle suppose de tisser des coopérations entre entreprises, artisans, artistes, associations, collectivités et acteurs de l’économie sociale et solidaire.

C’est tout le pari de Matières à Relier : rapprocher celles et ceux qui détiennent des ressources de celles et ceux qui peuvent leur inventer une nouvelle vie. Faire émerger des collaborations qui n’auraient peut-être jamais existé sans cette rencontre.

À l’échelle d’un territoire, ces boucles locales peuvent réduire les dépendances aux approvisionnements lointains, limiter le gaspillage et maintenir de la valeur au plus près de ceux qui la créent. Elles permettent aussi de mieux connaître les ressources disponibles, de partager des compétences et de développer de nouvelles activités. Encore fallait-il trouver le terreau pour le mettre en pratique, pour y planter les piquets autour desquels les cercles peuvent d’élancer : de là naissent les coopérations menées avec des lieux en renouveau, comme les Forges de Perreuil, écolieu artistique, jadis forge sur le territoire industriel du Creusot(71)

La robustesse d’un territoire (Olivier Hamant2) ne tient pas uniquement à sa capacité à attirer des ressources extérieures ou à croître. Elle dépend aussi de son aptitude à mobiliser ses propres richesses, à diversifier ses réponses et à s’organiser collectivement face aux aléas. La coopération devient alors bien davantage qu’une valeur généreuse : elle est une condition de résilience, de dépassement dans les multiples crises ou défis contemporains et une manière concrète de préparer l’a-venir.

Les circularités se diffusent en d’Europe

Cette vision n’est pas une utopie réservée à quelques initiatives pionnières. En Europe, des villes expérimentent déjà de nouvelles façons d’organiser la circularité, en rapprochant les entreprises, en mutualisant les ressources et en facilitant le réemploi des matériaux. À Amsterdam, par exemple, la stratégie municipale de circularité vise à réduire l’utilisation des matières premières et à développer de nouvelles pratiques dans la construction, les biens de consommation et l’alimentation. À Bruxelles, des programmes régionaux soutiennent l’économie circulaire et accompagnent les entreprises dans la transformation de leurs modèles.

Ces démarches montrent qu’il est possible d’agir autrement, à condition de dépasser les initiatives isolées et de construire des écosystèmes de coopération. La circularité ne se décrète pas : elle s’organise, s’expérimente et se nourrit de relations durables.

Les territoires ruraux ont, eux aussi, leur propre carte à jouer. Par leur proximité, leurs réseaux d’interconnaissance, la diversité de leurs activités et les ressources parfois méconnues qu’ils abritent, ils peuvent devenir des terrains d’expérimentation particulièrement féconds. À condition de relier les acteurs, de décloisonner les secteurs et de donner aux initiatives le temps de se rencontrer.

Retrouver le sens des cycles

Au-delà des matières et des modèles économiques, la circularité interroge notre rapport au temps. La pensée linéaire nous pousse à avancer, à produire davantage, à chercher sans cesse la nouveauté. Elle valorise la croissance, l’accélération et l’accumulation. Mais que devient ce qui ralentit ? Ce qui vieillit ? Ce qui n’est pas immédiatement productif ? Ce qui a besoin de temps pour mûrir ?

Le vivant, lui, ne progresse pas en ligne droite. Il alterne les phases de croissance et de repos, de création et de décomposition, de transmission et de renouvellement. Les cycles ne sont pas des retours à l’identique : ils rendent possibles des transformations.

Appliquée à nos sociétés, cette vision invite à reconsidérer ce que nous appelons richesse. Peut-être ne s’agit-il pas toujours de produire plus, mais de mieux faire avec ce qui existe. Pas seulement d’innover, mais de transmettre et de transformer. Pas uniquement de développer des activités, mais de prendre soin des conditions qui leur permettent de durer.

La circularité consiste à ouvrir des passages entre des univers qui s’ignorent, fait émerger des usages inattendus et redonne une place à ce qui semblait terminé ou qui s’était effacé. Vous remarquerez que la tech va exactement dans le sens inverse : nous sommes pris au piège des algorithmes qui nous profilent et nous informent en fonction de nos intérêts. C’est un réel effort que de sortir des sentiers battus, et de quitter la numérisation des pensées qui nous formate.

La beauté de ce qui se transforme et nous relie

Le travail dans lequel nous nous engageons consiste précisément à créer les conditions ces rencontres, de l’étonnement, à vivifier les désirs pour l’inattendu, observer les alchimies mystérieuses en devenir.

C’est une démarche poétique, politique, économique, territoriale et pour tout dire spirituelle, qui redonne toute sa puissance au vivant. C’est une manière d’habiter le monde : regarder autrement, se réjouir des interdépendances, accepter que la valeur se révèle en observant, que l’avenir se construit à partir de ce qui se sera relié…

Peut-être est-ce là, finalement, une forme de beauté qui surgit : celle qui apparaît lorsque rien n’est tout à fait condamné à devenir inutile, lorsque les frontières entre les disciplines, les métiers et les personnes deviennent plus poreuses, lorsque ce qui existe déjà retrouve le pouvoir de faire naître autre chose.

Cette beauté ne tient pas seulement à l’objet créé, à sa forme ou à son esthétique. Elle réside aussi dans le chemin qui l’a fait naître : un regard qui change, une matière revisitée, des savoir-faire qui se rencontrent, des personnes qui apprennent à faire ensemble. Elle est dans cette capacité à voir, au-delà du quotidien, de l’usure et de l’obsolescence, des ressources, des possibles et des récits à écrire. Elle nous rappelle que la valeur n’est pas toujours contenue dans les choses elles-mêmes, mais qu’elle peut émerger des relations que nous tissons avec elles et entre nous.

L’œuvre CERBERUS T-26 : Dance of Dialogue de l’artiste Akwasi Bediako Afrane, présentée à la Biennale de Lyon en 2026, en offre une belle illustration. À partir d’équipements électroniques abandonnés, l’artiste compose un labyrinthe de circuits, de câbles et d’appareils réassemblés. Mais l’œuvre ne se limite pas à transformer des déchets en création artistique, car l’artiste n’est pas resté seul pour la composer : elle a pris forme au fil de rencontres et d’ateliers collectifs, où habitants, centre sociaux, patients d’hôpitaux, recyclerie solidaire et professionnels comme Paprec participent à la collecte, au démontage et au remontage des objets, alors même que ces structures associatives et privées de gestion des déchets pourraient sembler se concurrencer dans une économie de marché. La beauté naît alors autant de la métamorphose des matières que des liens qui se construisent en chemin.

https://www.labiennaledelyon.com/fr/biennale/18e-biennale-dart-contemporain-2026/passer-dun-reve-a-lautre-to-pass-from-one-dream-to-another/akwasi-bediako-afrane-cerberus-t-26-dance-of-dialogue-2026


C’est peut-être cela, au fond, que la circularité nous invite à cultiver : un art de regarder autrement, de relier ce qui était séparé et de faire émerger de la valeur là où nous ne pensions plus en trouver. Une manière de réconcilier la matière, l’imagination et le collectif, pour que la transformation ne soit pas seulement une réponse à la raréfaction des ressources, mais aussi une source d’épanouissement et de vitalité.

Faire circuler les matières, les idées, et les savoir-faire, c’est faire circuler la vie et nous ressourcer.

BIBLIOGRAPHIE

  1. « Raviver de l’esprit en ce monde : un diagnostic du contemporain » de François Jullien a été publié le 27 septembre 2023 aux Éditions de l’Observatoire. [1, 2] ↩︎
  2. Olivier Hamant est à re-découvrir en podcast de Claire Fabre en février 2026 : https://www.labeauteaucoeur.fr/podcast/la-robustesse-pour-repondre-au-culte-de-la-performance/ ↩︎

Laurence Gauthier-Bouche

Après des études en audit social à l’école supérieure de commerce de Dijon puis un master en communication au groupe Audencia à Nantes, Laurence Gauthier-Bouche a travaillé dans les médias, puis accompagné le développement de projets numériques et innovants, notamment au sein de l’agence de développement économique des Bouches-du-Rhône. Installée depuis 2006 en Bourgogne du Sud, elle s’engage dans des projets de développement territorial, porté par les citoyens ou les collectifs. Diplômée en 2025 d’un master en management de l’économie sociale, culturelle et solidaire au CNAM, elle développe aujourd’hui Matières à Relier, une démarche qui associe réemploi des matières, créativité et coopération. Elle est également engagée dans l’association Hello les Femmes dans le Sud Brionnais. Elle explore, et accompagne l’émergence de nouvelles possibilités à partir de ce qui existe déjà, pour transformer nos sociétés en prenant appui sur la coopération et la créativité afin de nous relier aux autres et au vivant.

Découvrir d'autres articles de Laurence Gauthier-Bouche.