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Simone Weil, le travail et la beauté

Simone Weil fut une grande philosophe qui s’est penchée sur la question du travail, et particulièrement du travail ouvrier, il y a maintenant presque un siècle. Elle a expérimenté elle-même le travail à la chaîne, et l’abrutissement qu’il peut susciter. Si les formes du travail ont changé (au moins dans certains pays), les questions qu’elle pose restent d’actualité. Les robots remplacent les hommes, les écrans se sont substitués aux machines et l’intelligence artificielle s’immisce partout. Les individus sont souvent soumis aux injonctions de logiciels de management sophistiqués. Les frustrations devant un travail qui ne nourrit pas l’âme restent. Il est bon de ré-entendre cette femme qui énonce le besoin de chaque personne de penser, de créer, de contempler, au cœur même d’un travail qui doit l’élever. Sans cela, ne nous étonnons pas des poussées de violence, ou des consommations croissantes de drogues en tous genres au sein des sociétés post-modernes.

Simone Weil est une de ces lumières dont la brillance continue à nous illuminer par sa perspicacité à analyser ce qui nous rend pleinement humain. Malgré la nuit très sombre qui recouvre l’Europe de son époque, elle a pu avoir une vision éclairante d’un travail qui combine la pensée et l’action, qui perfectionne notre qualité d’attention et qui offre des reflets de beauté. Philosophe et pragmatique, elle a passé sa vie à chercher à comprendre les causes de l’oppression sociale, surtout celle imposée sur les ouvriers. Jane Doering, spécialiste de Simone Weil, a prononcé cette conférence lors d’un congrès consacré à la beauté en août 2014 à Montréal.

Une philosophe engagée qui vit le travail ouvrier

Simone Weil, née en 1909 et morte en 1943, a grandi dans une famille agnostique aux  racines juives. Son acuité intellectuelle s’étant affirmée très tôt, elle a reçu l’éducation française réservée aux élites intellectuelles de France.

Très tôt, elle a montré une compassion profonde pour ceux au plus bas de l’échelle sociale, en particulier, les ouvriers qui faisaient un travail manuel. Sans tenir compte de sa santé fragile ni de sa classe aisée, elle cherchait à partager le travail des paysans et des ouvriers. Elle a travaillé dans les champs et elle a pris d’affilée le poste de machiniste dans trois usines métallurgiques. Les exigences de ces travaux astreignants ont porté des coups durs à sa santé, mais elle a persisté tout en s’intéressant aux rapports que les ouvriers formaient entre eux, ainsi qu’à leur attitude envers le travail.

Elle désirait éprouver la vie des ouvriers en logeant dans leur quartier et les côtoyant dans leurs activités quotidiennes. Elle voulait comprendre en quoi le travail affectait leur comportement et leur conception de la vie. Elle avait entamé son travail d’usine en pensant pouvoir partager une camaraderie avec les ouvriers, mais, elle a trouvé, au contraire, que les conditions étaient isolantes, dégradantes et humiliantes.

Le pire à son avis est que « l’attention, privée d’objets dignes d’elle, est par contre contrainte à se concentrer seconde par seconde sur un problème mesquin [1]» comme le nombre de pièces accomplis par minute.  L’importance qu’elle a donnée à la faculté d’attention a été enrichie vers la fin de sa vie par sa conviction que l’attention est la seule faculté de l’âme qui donne accès à Dieu.

Conditions d’un travail non servile

Le travail, selon Simone Weil, doit toujours avoir un rapport entre l’activité et le besoin. C’est une manière de nous perfectionner par le libre accomplissement d’un ouvrage, en combinant consciemment et méthodiquement une série d’efforts. La spiritualité y a sa place puisque le travail a des caractéristiques temporelles et sociales qui permettent à l’âme de s’ouvrir au surnaturel, ou qui permettent au surnaturel de s’enraciner dans l’âme[2]. L’organisation du lieu de travail doit favoriser la qualité de l’attention en laissant aux ouvriers l’initiative de fixer l’objectif et ensuite de déterminer la méthode pour l’atteindre. Elle considérait l’atteinte contre l’attention des travailleurs comme un crime contre l’Esprit puisqu’il tue dans l’âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle.

Déjà en 1933, elle avait relevé que la rationalisation et le travail à la pièce suppriment la fonction de l’esprit des ouvriers spécialisés et ne leur laissent guère d’autre rôle que celui d’être complètement asservis à la machine. Quand le travail reste si séparé du produit final ce sont plutôt la peur et l’argent qui font travailler puisqu’on ne met plus rien de soi-même dans le travail.

En vérité, ses expériences dans les usines métallurgiques ont vidé Simone Weil elle-même de tout sens de dignité, d’autonomie et de droit d’exister, en lui donnant l’impression de n’être pas plus qu’une esclave, car le seul désir qui reste avec un tel travail est de survivre.  Elle a éprouvé que le poids d’un travail vide fait beaucoup souffrir.

En 1942, quand les ravages de la guerre annulent tout espoir d’une civilisation non-totalitaire et que Simone Weil n’a plus qu’un an et demi à vivre, elle prépare avec amour, urgence et poésie, un article sur la « Condition première d’un travail non servile[4] ». Sur ce sujet elle réitère sa mise en garde des dangers d’un travail qui occasionne l’écœurement, la lassitude et le dégoût quand accompli sous des conditions inhumaines. Elle cherche à concevoir des transformations du travail anonyme instauré par le machinisme, l’automatisation et le bureaucratisme.

Nécessaire beauté et force des symboles

À son avis, ces conditions occasionnent des plaisirs faciles et violents pendant les rares moments de loisirs. Elle observe, « Il faut des satisfactions de vanité et des illusions de puissance que la licence procure très facilement », comme la débauche ou les stupéfiants[5]. Elle conclut que les causes d’une démoralisation d’un peuple résident dans les conditions du travail.

 « La beauté est le mystère suprême d’ici-bas. C’est un éclat qui sollicite l’attention [et qui] suscite une faim. [… P]eu à peu, cette faim ou désir se transforme en amour, et il se forme un germe de la faculté d’attention gratuite et pure[7] ».

Simone Weil

Pour l’ennui et les souffrances dans tout travail sérieux, il n’ y a qu’une seule chose qui le rende supportable, suggère-t-elle: c’est une lumière d’éternité ; c’est la beauté[6]. Le seul cas où la nature humaine accepte que le désir de l’âme se penche non pas vers ce qui pourrait être ou ce qui sera, mais vers ce qui existe, c’est la beauté.

Elle écrit,

 « La beauté est le mystère suprême d’ici-bas. C’est un éclat qui sollicite l’attention [et qui] suscite une faim. [… P]eu à peu, cette faim ou désir se transforme en amour, et il se forme un germe de la faculté d’attention gratuite et pure[7] ».

Simone Weil croit que le peuple a besoin d’une beauté qui nourrisse quotidiennement la vie ; celle-là même qui se trouve dans l’environnement, la matière, les instruments, les gestes de leur travail et leurs rapports avec les autres.

Cette beauté éclora si le travail a une propriété qui fait réfléchir sur les symboles inscrits dans la matière de toute éternité.  Avec  ces travaux agricoles et manuels, le travailleur confronte directement la matière, les lois de l’univers et les lois de cette existence qui imposent des obstacles et des limites.

Devenir pleinement humain, de l’avis de Simone Weil, signifie que l’on reconnaît ces obstacles et que l’on tâche méthodiquement de s’y adapter en consentant aux limites imposées. Donc, le travail non servile offre aux ouvriers les plus grandes possibilités d’unir la pensée et l’action, ainsi que la liberté d’accorder pleinement leur attention à la tâche, aux autres, à l’univers, donc, à Dieu.

Les merveilles de l’univers se prêtent à ce rôle d’intermédiaires qui peuvent soutenir l’orientation vers Dieu, même sans la nécessité des mots. Elle dit: « Il n’y a de parfaitement pur ici-bas que les objets et les textes sacrés, la beauté de la nature, […] et les êtres humains en qui Dieu habite et les œuvres d’art issues d’une inspiration divine[9] ».

Ces intermédiaires contenant des vérités surnaturelles se trouvent dans la nature qui nous fournit la nourriture, dans les outils qu’il faut utiliser avec habileté et dans les lois de la mécanique qui dérivent de la géométrie.

Si nous avions de la chlorophylle, nous nous nourririons de lumière, comme les arbres »

Simone Weil

Elle énumère des exemples comme le soleil et la sève. L’énergie solaire est peut-être la seule force antagoniste à la pesanteur, et pour elle, aux lois analogues à celles de la pesanteur matérielle, c’est uniquement la grâce qui en fait exception. Seule la chlorophylle peut capter l’énergie du soleil pour nous car le soleil descend pour que la sève monte : une parfaite image du Christ. Elle fait allusion à l’Évangile de Jean, « Qui mange la lumière vivra » et explique, « si nous avions de la chlorophylle, nous nous nourririons de lumière, comme les arbres[10] ».

Ceux qui manient une balance ou des leviers afin de manipuler des fardeaux pesants peuvent penser à la Croix. Dans une balance un poids considérable et proche du point d’appui peut être soulevé par un poids très faible placé à une très grande distance. Le corps du Christ était un poids bien faible, mais par la distance entre la terre et le ciel il a fait contrepoids à l’univers. Elle dit, « Les lois de la mécanique, qui dérivent de la géométrie et qui commandent à nos machines, contiennent des vérités surnaturelles. [. .  .] Celles-là  peuvent être lues au moyen de connaissances géométriques très élémentaires[11] ».

Actualité de le pensée de Simone Weil au XXIè siècle

Ces symboles propres  au comportement de ceux qui font le travail avec leurs mains peuvent offrir un critère pour toutes sortes de besognes. Nous pouvons tous nous en inspirer pour trouver d’autres exemples. Le Christ comme enseignant nous sert ici de modèle. Il faut instaurer l’habitude chez les jeunes de discerner des symboles divins au travail. Simone Weil croit que le réservoir est inépuisable.

Depuis l’application de la science à l’atelier au XIX ième siècle, on prime les actionnaires, les consommateurs, les bénéfices, ainsi que les ressources, en laissant de côté le bien-être du travailleur.

Aujourd’hui la même indifférence à propos des ouvriers et leur sécurité domine avec la dépendance accrue sur l’automatisation, la bureaucratisation, l’informatisation et la microélectronique, sans oublier la menace omniprésente du chômage. Simone Weil insiste sur le fait que ni le pays ni l’individu ne profite quand on néglige les conditions du travail et leur influence sur l’individu.

L’action est le fruit de la réflexion, preuve de la dignité de l’homme, de sa capacité d’intégrer pensée et acte dans un ensemble intelligent

Simone Weil

Une réorganisation efficace du lieu de travail ouvrira des possibilités de réflexion, pas seulement pour ceux qui créent les machines ou décident la méthode, mais plus essentiellement pour ceux qui doivent accomplir l’action. « L’action est le fruit de la réflexion, preuve de la dignité de l’homme, de sa capacité d’intégrer pensée et acte dans un ensemble intelligent[12] ». La critique de Simone Weil du monde industriel souligne la perte de liaison entre la pensée et l’action, ce qui veut dire une perte de liberté. Dans sa définition concrète de la liberté la pensée de l’action précède l’action[13].

Elle ne voulait rien moins que la suppression de la division entre ceux qui pensent et ceux qui exécutent afin que le même individu comprenne les deux étapes de l’action, en utilisant sa pensée à trouver la bonne méthode à résoudre le problème.

L’individu n’a qu’une force : c’est la pensée. […]La pensée constitue une force et fonde un droit uniquement dans la mesure où elle intervient dans la vie matérielle[14].

Pour vraiment penser, il faut donner son attention complète au problème à résoudre. Et pour Weil, la plénitude de l’attention n’est pas autre chose que la prière. Celui qui raisonne peut préparer l’apparition dans l’âme d’une autre attention, celle qui est la plus haute, l’attention intuitive. Elle écrit : « L’attention intuitive dans sa pureté est l’unique source de l’art parfaitement beau, des découvertes scientifiques vraiment lumineuses et neuves, de la philosophie qui va vraiment vers la sagesse, de l’amour du prochain vraiment secourable ; et c’est l’attention qui, tournée directement vers Dieu, constitue la vraie prière[15] ».

Un sondage réalisé au mi-temps des années 2010 aux Etats-Unis a révélé que 70% des jeunes ne se sentent ni engagés ni appréciés dans leur carrière[16]. Ils n’y voient aucune importance dans ce qu’ils font. Par contre ils ont exprimé le besoin de quatre éléments essentiels qui leur manquent dans le travail.

1) l’occasion de se ressourcer

2) une appréciation pour ce qu’ils font

3) la possibilité de donner une attention complète sans distraction

4) et rangé sur le niveau le plus élevé : un élément  spirituel dans leur travail : c’est-à-dire un but plus élevé

En conclusion :

Simone Weil, comme philosophe, a tâché d’imaginer une telle sorte de travail dans une société libre où la vie collective serait soumise aux individus et où les individus auraient la suprême valeur. Pour elle, c’est au sein du travail non servile et de la beauté qui nous entoure, que l’on pourrait initier un régime de liberté, d’égalité et de spiritualité. Un tel régime a le pouvoir de transformer la souffrance potentielle de notre passage ici-bas en joie.


[1] Simone Weil, La Condition ouvrière, (CO),éd. Robert Chenavier, Paris : Gallimard, 2002, p. 52.

[2] Robert Chenavier, “Civilisation du travail ou Civilisation du Temps Libre?”, Cahiers Simone Weil, (CSW) X – 3, (sept. 1987), p. 239.

[3] Simone Weil, Simone Weil: Oeuvres, éd. Florence de Lussy, Paris: Gallimard, 1999 p. 771.

[4] OC IV 1, “Écrits de Marseilles”, éd. Robert Chenavier, Paris : Gallimard, 2008, pp. 418 – 430.

[5] Ibid., p. 420.

[6] Ibid., 422.

[7] Simone Weil, Écrits de Londres, Paris: Gallimard, 1957, p. 37.

[8] OC IV 1, op. cit. p. 264.

[9] Ibid., p. 282.

[10] OC VI 4, éd. Alyette Degrâces et al., Paris: Gallimard, 2002,  p. 328.

[11] OC IV 1, op. cit., p. 425-6.

[12] J. Patricia Little, “Action et Travail chez Simone Weil”, “Cahiers Simone Weil, Tome II – 1, p. 6.

[13] OC VI 1, éd. Alyette Degrâces et al, Paris: Gallimard, 1994, p. 95.

[14] Ibid., p. 78. (cité dans Little, p. 8)

[15] OC IV 1, op. cit. p. 427.

[16] Tony Schwartz & Christine Porath, “Why you Hate Work”, New York Times, June 1, 2014, Section: SR

Jane Doering

Jane Doering, PhD de Northwestern University, est professeur émérite de l’University of Notre Dame,(South Bend - Indiana) membre du Conseil d’administration de l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil en France et de l’American Weil Society, Indiana – États-Unis

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